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LES SOURCES DE L’OPPORTUNISME

2005

Dés sa création, le mouvement ouvrier révolutionnaire a été confronté à des manifestations d’opportunisme. En France, beaucoup s’interrogent sur les trahisons successives de la social-démocratie dès 1914, puis la liquidation du PCF par le révisionnisme. La récente et scandaleuse attitude de Thibault demandant une rencontre seul avec le premier ministre alors que l’armée est intervenue pour réprimer la lutte syndicale, ne manque pas de poser cette question : d’où vient l’opportunisme ?

L’exemple de la social-démocratie.

La fin du 19éme siècle vit la social-démocratie allemande (SPD) remporter de grands succès notamment dans la lutte électorale. Lénine faisait ce constat : « Le SPD a su utiliser la légalité bourgeoise de façon exemplaire ». Lénine précise que la tactique allemande était la bonne dans une période de « développement pacifique » où les contradictions du capitalisme ne sont pas encore aiguës. L’époque de l’impérialisme signifie une aggravation de toutes ces contradictions dans tous les domaines. Tout d’abord, le capitalisme au stade suprême ruine des couches de petits propriétaires condamnés à s’embaucher à l’usine. Ces couches gardent longtemps une idéologie petite-bourgeoise liée à leur ancienne situation sociale et sont donc réceptives au réformisme. Les ouvriers des petites entreprises présentent des caractéristiques similaires, en raison du paternalisme patronal. Toutefois la principale source objective de l’opportunisme réside dans le pillage impérialiste des colonies. Les hauts profits monopolistes dans les colonies permettent que des sommes substantielles soient consacrées à la « corruption » de certains militants ouvriers : politique de salaires différenciant les petits chefs de la masse ouvrière, sinécures, promotions. Les marxistes-léninistes établissent une liaison étroite entre opportunisme et le stade impérialiste du capitalisme. Grâce à l’opportunisme, la bourgeoisie se crée un soutien social dans les rangs du prolétariat, via les ouvriers dotés de hauts salaires et tâches d’encadrement de leurs camarades. Le choix des méthodes exclusivement parlementaires par la majorité des partis de la deuxième Internationale, le ralliement progressif à l’union sacrée via le nationalisme montrent que la politique monopoliste de corruption d’une partie du prolétariat, notamment les « chefs » a été couronnée de succès.

Aristocratie et bureaucratie ouvrières.

Cette corruption va consister en différentes méthodes. L’effort du capital se porte sur les dirigeants (souvent les plus instruits de la classe ouvrière). Ces derniers, élus bénéficieront des avantages liés à toute fonction parlementaire dans les pays bourgeois : hauts traitements, secrétariat, gratuité des transports etc. La bourgeoisie sait aussi flatter l’ego de certains responsables. Cela existe à l’entreprise, la CGT autrefois formait ses militants pour ne pas céder à ces compromissions, a fortiori au niveau national. Ces avantages personnels, d’ailleurs tout relatifs par rapport aux immenses profits, vont petit à petit changer la psychologie et la conception du militant ou dirigeant qui accepte certains avantages « liés à ses mérites ». Beaucoup vont s’en tenir à la lutte quotidienne pensée comme fin en soi, perdre ainsi les objectifs stratégiques. Peu à peu, certains vont inscrire leur action dans le système existant se vouant à son simple aménagement. Cette couche qui regroupe des parlementaires (pas tous), des journalistes, des permanents, des contremaîtres dans l’entreprise, des élus sociaux ou politiques tout en appartenant à la classe ouvrière, va former une couche sociale « au-dessus » de la classe : Lénine lui donne le nom « d’aristocratie et de bureaucratie ouvrières ».

La question des permanents.

Les tâches de direction de parti ou de syndicats exigent une disponibilité permanente, un sacrifice de sa vie personnelle. A l’exemple de la social-démocratie allemande, tous les partis se sont dotés de dirigeants travaillant exclusivement pour l’organisation. Lénine appelle cette couche les « fonctionnaires du prolétariat ». Du fait de leur fonction détachée de l’entreprise, le danger de bureaucratisme peut surgir. D’autant que ces responsables sont souvent choisis pour leurs capacités de gestion, de commandement. Le degré de conscience révolutionnaire est alors déterminant pour éviter tous les pièges tendus par le capital, pour refuser tous privilèges et flatteries. Une ligne de différenciation sociale et idéologique va séparer le permanent bureaucratisé et le révolutionnaire professionnel. Ce dernier s’identifie aux masses dont il partage le mode de vie et l’esprit de lutte. Le bureaucrate considère sa mission comme un « métier », une « carrière ». Son activité devient empreinte de routine, son horizon devient plus étroit. Alors qu’un révolutionnaire ne sait jamais totalement ce que seront ses activités dans un ou deux ans. Ces « boutiquiers de bureau » (Lénine) ont pour unique « visée la régularité du paiement des cotisations », c’est-à-dire, la simple reproduction de l’organisation.

Tout ce qui contredit cette routine : luttes inopinées, formes radicales de combat, changements de tactiques, durcissement des luttes va susciter une opposition plus ou moins franche du bureaucrate, qui n’aime que les mouvements bien programmés, organisés, du type « journée d’action ». Cette inscription dans la routine (véritable conservatisme d’organisation), la fréquentation régulière de l’ennemi de classe (fonction oblige), ajoutée à une méconnaissance croissante de ce que pensent réellement les masses, va susciter dans la bureaucratie une propension à « une politique réaliste » : le réformisme. Le bureaucrate qui côtoie les patrons connaît mieux que d’autres leurs aspirations, dès lors, insensiblement il va proposer des actions, revendications uniquement acceptables par le capital. Plus il agira ainsi, plus le capital marquera sa reconnaissance Le réformisme de cette couche de bureaucrates se traduit aussi par un fort rejet des idéologies révolutionnaires, « utopistes et irréalisables ». La bureaucratie est l’ennemie de la théorie révolutionnaire, d’où le lien entre réformisme et révisionnisme, c’est-à-dire l’abandon des principes du marxisme révolutionnaire. Ces dernières années, outre le pillage des Etats dominés, les capitalistes ont promu d’autres formes de corruption : l’intéressement aux bénéfices des entreprises et l’actionnariat. Ce ne sont pas les salariés que nous visons mais les opportunistes qui loin de souligner les dangers, d’appeler la classe ouvrière à rejeter ces manœuvres pour se battre pour l’augmentation des salaires, demandent aux travailleurs d’utiliser ces moyens pour se faire entendre ! Le secrétaire général de la CGT demande aux salariés actionnaires d’utiliser leur influence, alors que précisément par la détention d’actions, ils participent de l’exploitation de leurs camarades. B. Frachon l’expliquait autrefois quand il raillait le « capitalisme populaire », maintenant les adeptes de cette tromperie capitaliste dirigent la centrale forgée par B. Frachon !

Le bolchévisme contre l’opportunisme.

La création de la troisième Internationale a constitué une rupture radicale avec l’opportunisme. Ce dernier a fini par emporter certains partis communistes, mais les principes du léninisme, du bolchévisme restent plus que jamais l’arme anti-opportuniste. Ignorons les dérives gauchistes : il faut affronter l’ennemi sur les terrains qui lui sont favorables, utiliser le parlementarisme bourgeois pour travailler à son abolition. Lénine expliquait que c’est là une école sérieuse de vérification du degré d’attachement à la révolution, quand toute compromission est refusée. Le parti communiste exige la subordination des journalistes, des parlementaires, des permanents au comité central du parti. Le parti combat un individualisme au-dessus de l’union combative des militants. L’éducation révolutionnaire, l’existence d’une tactique et stratégie révolutionnaires de renversement du capitalisme, d’une solidarité anti-impérialiste active, voilà ce qui dans le capitalisme ouvre plus les portes des prisons que celles des ministères. C’est là une garantie contre la bureaucratisation des dirigeants, avec le recours permanent à la critique d’en bas, à l’autocritique. Le Léniniste sert son idéal et ne s’en sert pas pour sa « réussite personnelle ». Tous ces principes oubliés par les dirigeants PCF ont été la source matérielle de la victoire du révisionnisme, transformant une tâche exigeante et difficile : être permanent d’un parti révolutionnaire, en sinécure et en carrière dans le cadre du système capitaliste.

Jean-Luc Sallé le 20 octobre 2005