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Matérialisme et empiriocriticisme de Lénine...

2008

... : l’affrontement idéologique en philosophie.

Matérialisme et empiriocriticisme (Lénine, œuvres complètes, tome 14, Paris-Moscou), est un ouvrage fondamental de la littérature classique du marxisme. Dans l’œuvre de Lénine il constitue un cas à part d’intervention philosophique spécifique, auquel aucun autre ouvrage ne saurait être comparé : les Cahiers Philosophiques, titre que l’on donne aux cahiers manuscrits, non-destinés à être publiés, où Lénine avait consigné ses réflexions sur ses lectures de Hegel et sur la méthode dialectique d’analyse, pour important soient-ils, n’ont pas le caractère achevé de Matérialisme et Empiriocriticisme. Leur lecture ne saurait être dissociée de la lecture des oeuvres de Hegel qui les ont inspiré.

Matérialisme et Empiriocriticisme fut publié en 1908. Les années qui l’entourent sont extrêmement importantes dans l’histoire politique, des sciences, de la pensée et des arts. Le livre de Lénine s’inscrit dans des bouleversements de la vie sociale qui, aujourd’hui encore, n’ont pas épuisé leur fécondité.

Une période de remise en cause

Depuis le début du siècle le capitalisme a parachevé le passage à la seconde étape de son développement – l’impérialisme. Personne n’a encore pris vraiment en compte le caractère nouveau de la situation dans la social-démocratie internationale, mais ici ou là certains chercheurs ou théoriciens bourgeois se penchent sur les phénomènes nouveaux qui surgissent (Hobson 1902). Et pourtant les inquiétudes devant l’imminence de la crise générale du système se font jour : tous les congrès socialistes internationaux mettent à l’ordre du jour la lutte contre le danger de guerre que le capitalisme fait courir à l’humanité. En liaison avec ces transformations d’ailleurs, la social-démocratie, depuis 1898, connaît le développement d’un courant, avec Bernstein à sa tête, qui, ouvertement, revendique une révision globale des thèses révolutionnaires du marxisme et s’inscrit dans la perspective d’une réforme de la société bourgeoise-capitaliste. Battu à plat de couture au congrès de la social-démocratie allemande, Bernstein n’en est pas pour autant isolé dans la social-démocratie internationale puisqu’en France le congrès de fondation du PS-SFIO fait la part belle au Jauressisme, qui derrière certaines phrases de gauche n’est pas loin d’en partager les thèses, tandis que la création du Parti Travailliste britannique, même s’il n’est pas membre de l’Internationale apporte de l’eau au moulin du révisionnisme.

En fait un cancer ronge la social-démocratie et fait le lit des révisionnistes : celui du néo-kantisme. Peu à peu les dirigeants socialistes, y compris Kautsky, par opportunisme et par incapacité à affronter les problèmes nouveaux, en sont venus à prendre des positions agnostiques sur les questions de la connaissance et sur le problème de l’existence de dieu. Cette position se résume à considérer que l’on ne peut répondre à la question fondamentale en philosophie : Quel est l’élément premier, la matière ou l’idée ? Par conséquent on ne saurait répondre à la question de savoir si dieu existe ou n’existe pas, ou à tout le moins on ne peut pas le démontrer. Lénine n’a pas conscience des dégâts que cela opère dans la social-démocratie internationale lorsqu’il rédige son ouvrage, mais les raisons politiques qui le conduisent à l’écrire, sur lesquelles nous reviendrons, font que Matérialisme et Empiriocriticisme apporte aussi une réponse de principe à ce courant conciliateur avec l’idéalisme. Car en fait derrière Mach, Bogdanov et Avenarius, dont les thèses sont au centre de la polémique, c’est bien du néo-kantisme qu’il s’agit.

Mais la période connaît d’autres bouleversements qui remettent en cause toute la base de représentation du monde depuis l’Antiquité, et interrogent sur le processus de connaissance et sur la conception du monde. Les réponses matérialistes qui avaient cours jusque là, y compris cet autre ouvrage fondamental du marxisme qu’est l’Anti-Dürhing de Engels ou encore les œuvres de Plekhanov, semblent brutalement dépassés, voire caducs, pour une lecture dominé par le dogmatisme. Plus généralement c’est l’ensemble de la communauté scientifique qui est ébranlée par les découvertes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : les rayons X, la radio-activité, le Radium, la structure de l’atome avec la découverte des électrons et du noyau, la structure de l’électricité, le rapport entre la matière et l’énergie, et surtout la formulation de la théorie de la relativité par Einstein dont l’importance est du même ordre que la découverte par Copernic de l’organisation du système solaire. Dans la foulée la théorie du boulet de Langevin, qui démontre qu’un boulet de canon lancé à la vitesse de la lumière, dans le sens inverse à celui de la rotation de la terre arriverait à son point de départ avant…son départ a de quoi ébranlé bien des esprits forts ! Tandis que qu’Henri Poincarré, lui, assoit définitivement la légitimité des géométries non-euclidiennes.

Ces bouleversements affectent aussi les arts, avec la remise en cause radicale de la conception de la représentation qui prévalait depuis la Renaissance : avec Les Demoiselles d’Avignon (1907) de Picasso et La joie de vivre (1905-1906) de Matisse c’est à une véritable révolution esthétique que l’on assiste, auquel il faut aussi rapporter l’invention du cinéma et les progrès de la photographie.

Dernier élément à souligner et non des moindre, puisque c’est Lénine qui est l’auteur, si l’empire tsariste vient d’être secoué par la Révolution de 1905-1907, il en ressort apparemment victorieux. Cela va approfondir, on le sait, jusqu’à la rupture les divisions entre bolcheviques et mencheviks. Ce que l’on sait moins c’est que cela va provoquer des remous chez les bolcheviques et leurs proches sympathisants. Conduit par Bogdanov, et regroupant des personnalités en vue de la social-démocratie révolutionnaire (Bogdanov, Lounartchaski* Gorki…), un courant gauchiste conteste la ligne politique du parti visant à lier le travail clandestin au travail légal dans les conditions de la contre-révolution triomphante, en participant notamment aux élections à la Douma. Or Bogdanov et ceux qui le suivent se sont entichés d’un philosophe et physicien autrichien du nom de Mach, fondateur de l’école empiriocriticiste. Pour ce dernier le développement des sciences aboutirait à révéler que le monde ne pouvant être connu que par l’intermédiaire des sens de l’homme, le monde n’est donc que le reflet de ces sens. Autrement dit l’élément premier est l’Idée. Le monde objectif, en soi, n’existe pas, il est créé par l’idée. Variante : le monde objectif existe peut-être, mais il n’y a aucune possibilité de le savoir (agnosticisme) puisque la connaissance ne peut-être obtenu qu’au travers des sens humains. Ces positions font aussi des ravages chez les mencheviks, et tous attaquent violemment les ouvrages philosophiques de Plekhanov. Mais Bogdanov va plus loin en affirmant que la position philosophique des bolcheviques est celle de Mach. Dès lors Lénine, qui au début, ne voulait pas que le parti se divise sur des questions « purement » philosophiques, ne pouvait faire autrement que de relever le défi. La bataille qui s’engageait devait aboutir à une certaine clarification et révéler que s’il existait un courant liquidateur de droite, il existait un courant liquidateur… de gauche. Mais à l’opposé des sectaires qui, lorsque des affrontements idéologiques éclatent, sont incapables par la suite de renouer avec leurs anciens contradicteurs, confondant lutte idéologique et règlement de compte personnel, Lénine au cours de cette bataille qui couvre la période 1908-1914, va tout à la fois mener la bataille sur les principes sans aucune concession, conserver les contacts possibles, avec Gorki notamment, et faire un front avec Plekhanov sur les questions philosophiques et contre les courants liquidateurs. Réintégré plus tard au parti bolchevique, Bogdanov continuera à développer des thèses idéalistes et gauchistes en particulier avec le proletcult, qui prêchait le nihilisme culturel.

L’apport de Lénine

Il ne s’agit pas ici de reprendre l’ensemble du contenu de Matérialisme et Empiriocriticisme. Mais de souligner son apport à la pensée révolutionnaire et scientifique. Car Lénine a su renouveler les réponses matérialistes dans un certains nombres de domaines.

Il a mis en évidence la différence entre la catégorie philosophique, qui généralise à son niveau le plus abstrait le contenu d’une réalité étudiée, par exemple la matière, et le concept qui lui renvoie à ce que l’on connaît dans les conditions données du moment. Ainsi la matière comme catégorie philosophique, peut se définir comme l’existence du monde objectif, en dehors de la pensée des hommes et de toute divinité. C’est la réalité objective. Par contre le concept de matière évolue en fonction des développements scientifiques. Ainsi l’on est passé de la conception de l’atome comme l’élément premier qui compose la matière, à un atome composé d’électrons tournants autour d’un noyau, les électrons étant de l’énergie électrique, autre forme d’existence de la matière. Mais ce perpétuel changement du contenu des concepts ne saurait conduire à un relativisme positiviste consistant à se retrancher derrière le fait que puisque la vérité change elle n’existe pas ou qu’elle serait purement subjective. C’est là l’importance de la prise de parti en philosophie et dans les sciences : on est matérialiste ou idéaliste. L’agnosticisme, dont Lénine dit que c’est le matérialisme honteux de lui-même, mais qui traduit le matérialisme spontané des savants, penchent finalement vers l’idéalisme. Aujourd’hui ce courant, dominant, a pris la forme du positivisme scientiste qui se refuse à interpréter les faits, se retranchant derrière eux, et refuse toute élaboration théorique conséquente. C’est le cas de Noam Chomski, si l’on en croit De la propagande, ouvrage composé d’interviews, pourtant un des grands intellectuels américains, ou de Bourdieu en France. Ils relèvent de ce courant positiviste même s’ils prennent leur distance avec le scientisme. Notons que d’autres, qui n’en ont ni la pertinence, ni la qualité, se précipitent dans les bras de l’irrationalisme et de l’idéalisme.

Mais alors comment sortir de la contradiction entre le connu et l’inconnu si le connu est perpétuellement remis en cause par le développement des sciences ? Tout d’abord Lénine réaffirme la position matérialiste que l’univers est connaissable, que la science, au-delà de ses errements, de ses remises en causes, permet à l’homme d’accéder à la connaissance. Mais la connaissance n’est jamais finie. La matière, la nature, les processus sociaux sont complexes : plus la science les étudie et plus elle approfondie la connaissance dont le procès est lui-même infini. Par conséquent la vérité scientifique est porteuse d’une contradiction : elle est absolue si l’on se place du point de vue des connaissances accumulées (ce que l’on sait à un moment donné) ; elle est relative car en perpétuel mouvement, et par conséquent ce que nous savons aujourd’hui sera amélioré ou remis en cause demain. De plus, vérité dans des conditions données ne signifie pas vérité dans des conditions différentes : ainsi certains phénomènes physiques en apesanteur ne sont pas les mêmes que lorsque la pesanteur s’exerce, et la géométrie euclidienne, dans sa sphère d’application, n’est pas invalidée par celle de Lobatchevski.

Le livre de Lénine eut un succès immédiat malgré son caractère ardu. Il permit au matérialisme de consolider ses positions et de contre-carrer l’offensive révisionniste qui se profilait sous un aspect particulier par rapport à Bernstein, mais qui était convergent, même si Bogdanov vouait Bernstein aux gémonies. Avec le recul on s’aperçoit de l’importance pour les révolutionnaires d’avoir une base philosophique solide du point de vue du matérialisme dialectique et historique. Si Lénine défendait, avec raison, que les prêtres y compris avaient leur place dans le parti sur la base de leur accord avec la ligne politique de celui-ci, il fit la démonstration que le parti comme intellectuel collectif, et donc chacun de ses membres, devait être formé dans l’esprit du matérialisme et qu’aucune concession sur ce terrain ne pouvait être toléré sans mettre en danger l’orientation révolutionnaire. Que des militants ne partagent pas le point de vue matérialiste, n’est pas en soi un problème : l’important c’est l’accord avec la ligne politique et l’action sur cette base. Mais à contrario, le parti, doit mener le combat en permanence dans les masses contre l’idéologie religieuse, ? sans pour autant froisser leurs sentiments religieux contrairement aux anarchistes ? et contre l’idéalisme philosophique et le matérialisme honteux, l’agnosticisme, qui vise à la conciliation avec l’adversaire de classe en philosophie. Cette bataille, qui ne concerne pas que les communistes, aide au développement des sciences et permet de mieux armer l’humanité dans la lutte pour son émancipation (pas seulement de classe, mais face à la nature, aux idéologies réactionnaires persistantes, etc.). Mais elle doit aussi permettre au Parti de la classe ouvrière d’écarter le subjectivisme, qui conduit à se mettre à la remorque des courants petits-bourgeois : gauchiste, quand on décrète que « tout est possible », que la Révolution est une question de vouloir, que la grève générale se décrète par choix, que les réformes et les reculs sont des capitulations ; réformiste quand on ignore la volonté des masses de se mettre en mouvement, quand on se place sur la défensive vis à vis de l’idéologie bourgeoise, quand au nom des réformes immédiates on s’oppose à la Révolution. Dans les deux cas on oppose d’un point de vue métaphysique, la Réforme et la Révolution.

Matérialisme et Empiriocriticisme est donc un ouvrage incontournable pour les communistes. Ce d’autant que l’on a vu, depuis, que tous les partis qui abandonnaient la bataille philosophique fondamentale (matérialisme contre idéalisme, dialectique contre métaphysique) capitulaient et ralliait le camp de la bourgeoisie. C’est pourquoi je conclurai en évoquant de nouveau Les cahiers philosophiques. En 1914, lorsque les partis de la Deuxième Internationale ont trahi les travailleurs et ont sombré dans l’Union sacrée, Lénine s’est en effet précipité sur les œuvres de Hegel, mais aussi sur la section I du Capital de Marx, pour approfondir sa compréhension du mouvement dialectique. Loin de s’opposer à la démarche de Matérialisme et Empiriocriticisme comme l’ont prétendu certains auteurs, ils la parachevait en prenant pleinement conscience que les atermoiements des dirigeants centristes de l’Internationale sur le plan philosophique, avaient eu pour conséquence la pénétration de l’idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière, occultant la compréhension des phénomènes nouveaux qui apparaissaient dans la société capitaliste, et remplaçant la richesse vivante du marxisme par la pauvreté morbide d’un dogmatisme frisant le catéchisme.

Bibliographie sommaire complémentaire

On lira avec profit pour se familiariser avec la philosophie :

Principes élémentaires de philosophie de Georges Politzer (12 € avec les frais de port à l’ordre des Amis d’Oulianov.)

L’Anti-During, de Engels

Ludwig Feuerbach de Engels

Le Capital de Marx, la section I, qui est une manifestation éclatante de la méthode dialectique d’analyse.

*Futur commissaire du peuple à la culture.